L’anorgasmie, qu’est-ce que c’est ?
L’anorgasmie désigne la difficulté persistante, ou l’impossibilité, à atteindre l’orgasme malgré une excitation et une stimulation que l’on juge suffisantes. Posons-le tout de suite, car c’est essentiel : ne pas réussir à jouir n’a rien d’un défaut, ni d’une anomalie de votre corps. Vous n’êtes ni « cassée », ni « bloquée pour toujours ». C’est une difficulté courante, presque toujours réversible, et qui se travaille très bien dès lors qu’on cesse d’en faire un verdict.
On distingue plusieurs formes. L’anorgasmie primaire désigne le fait de n’avoir jamais connu d’orgasme ; l’anorgasmie secondaire survient après une période où le plaisir était au rendez-vous. Elle peut aussi être situationnelle : certaines personnes atteignent l’orgasme seules, en se masturbant, mais pas avec un·e partenaire, ou seulement dans certaines conditions. Comprendre dans quelle case — ou quel mélange de cases — on se situe est déjà une première clé, car cela oriente entièrement les pistes à explorer.
Bien plus fréquent qu’on ne l’imagine
En consultation, beaucoup de femmes arrivent persuadées d’être seules au monde avec ce sujet. C’est tout l’inverse : l’anorgasmie féminine est l’une des difficultés sexuelles les plus répandues, et l’écart entre les orgasmes des hommes et ceux des femmes dans les rapports hétérosexuels — ce qu’on appelle parfois l’« orgasm gap » — est largement documenté. Autrement dit, ne pas systématiquement jouir lors d’un rapport n’a rien d’exceptionnel.
Ce qui pèse, le plus souvent, ce n’est pas tant la difficulté elle-même que le silence et la honte qui l’entourent. On simule pour ne pas décevoir, on s’interdit d’en parler, on finit par croire qu’on a « un problème ». Mettre des mots dessus, savoir que c’est fréquent et que ça se travaille, est déjà un soulagement immense — et un vrai premier pas. C’est exactement l’esprit de l’épisode #46 avec Aïcha, « Mystère et boule d’orgasme », qui démystifie ce sujet avec beaucoup de douceur.
Les causes : corps, tête et pression à la performance
Il n’y a presque jamais une cause unique à l’anorgasmie. C’est le plus souvent une rencontre entre plusieurs facteurs, physiques et psychologiques, qui s’entretiennent. Démêler ce qui se joue, sans se juger, fait déjà partie du chemin.
Facteurs physiques
Certaines causes sont d’ordre corporel : variations hormonales (post-partum, allaitement, ménopause), fatigue, douleurs, effets secondaires de certains médicaments — notamment des antidépresseurs — ou encore des situations médicales particulières. C’est pourquoi un avis médical fait partie de la démarche : il permet d’écarter ou de traiter une cause organique. La dimension corporelle peut aussi se travailler en douceur, comme j’en discute avec Aurélie de Schoutheete autour de l’ostéopathie et de la sexualité féminine dans l’épisode #56.
Facteurs psychologiques et émotionnels
Mais l’essentiel se joue souvent ailleurs. La pression à la performance — cette injonction à « réussir » son orgasme, à le donner comme une preuve — est l’un des plus puissants verrous. Plus on guette l’orgasme, plus on sort de ses sensations, et moins il vient : c’est tout le paradoxe. À cela s’ajoutent l’anxiété, le stress, la fatigue mentale, une éducation où le plaisir féminin était tu ou culpabilisé, et la méconnaissance de son propre corps. Ces blocages n’ont rien d’irrémédiable : ils se desserrent, à condition justement de relâcher la pression. Le neuroscientifique du plaisir n’est jamais loin : la Dr Nan Wise, dans l’épisode #126, explore magnifiquement la mécanique cérébrale de l’orgasme et combien le cerveau, premier organe sexuel, a besoin de sécurité pour lâcher prise.
Le clitoris et la mécanique du plaisir
S’il y a une seule chose à retenir, c’est celle-ci : pour la grande majorité des femmes, l’orgasme féminin passe par une stimulation du clitoris, et non par la seule pénétration. Le plaisir clitoridien n’est donc ni un « plan B », ni un raccourci : c’est la voie principale du plaisir pour la plupart des personnes à vulve. Croire que l’orgasme « devrait » venir de la pénétration seule est l’une des sources les plus fréquentes d’anorgasmie situationnelle.
Le clitoris est par ailleurs un organe bien plus vaste qu’on ne le pense : sa partie visible n’est que l’extrémité d’une structure interne qui entoure le vagin. Connaître son anatomie, savoir ce qui procure du plaisir, varier les rythmes et les pressions : tout cela s’apprend. La masturbation est ici un formidable outil de connaissance de soi — j’en parle avec Valérie Morin dans l’épisode #42 sur la masturbation féminine, et avec Nadège Lefort autour des plaisirs féminins dans l’épisode #158. Explorer son corps sans spectateur·rice ni objectif, c’est se redonner les clés de son propre plaisir.
Ce qui aide vraiment : explorer, sans se forcer
L’anorgasmie se travaille rarement « de force » — au contraire. L’idée n’est jamais d’ajouter une injonction de plus, mais de retirer la pression et de remettre la curiosité, la lenteur et le plaisir au centre. Voici les grandes pistes que j’explore en consultation.
Mieux connaître son corps
La première étape est souvent l’exploration solitaire : prendre le temps, sans objectif d’orgasme, de découvrir ce qui éveille des sensations agréables. La masturbation, les jouets, la respiration, le mouvement : autant de manières d’apprivoiser une cartographie qui n’appartient qu’à vous. Ce que l’on découvre seul·e peut ensuite se transmettre à deux.
Ralentir et sortir de la performance
Sortir l’orgasme du statut d’objectif change tout. C’est l’esprit de la slow sex : explorer l’intimité sans course au résultat, redécouvrir le toucher, le plaisir des préliminaires pour eux-mêmes. Quand l’orgasme cesse d’être une ligne d’arrivée, il revient souvent par la fenêtre. Travailler aussi sur le désir sexuel et sur ce qui l’alimente fait partie du même mouvement.
La sexothérapie
Un travail avec un·e sexologue permet de désamorcer les blocages : réduire l’anxiété de performance, déconstruire les croyances héritées, réconcilier le corps et l’imaginaire, et parfois explorer un vécu plus ancien. Il ne s’agit pas de « réparer » quelque chose, mais de lever, une à une, les barrières qui empêchaient le plaisir de circuler.
En parler à deux
L’anorgasmie ne se vit pas que dans le corps : elle se vit aussi dans la relation. Beaucoup redoutent d’en parler, par peur de blesser ou de décevoir — et c’est souvent ce silence, plus que la difficulté elle-même, qui installe la distance. Pouvoir dire « voilà ce qui me fait du bien, voilà ce dont j’ai besoin » transforme la sexualité en terrain de jeu partagé plutôt qu’en examen à réussir.
La qualité du dialogue compte énormément : j’en parle longuement dans la communication dans le couple. Guider son ou sa partenaire, oser dire ce qui marche, accueillir la maladresse sans drame : tout cela désamorce la culpabilité et la pression. Et si des douleurs ou une fermeture du corps se mêlent à la difficulté, sachez qu’elles relèvent d’un autre terrain, que j’aborde dans le vaginisme : là encore, rien n’est figé.
Qui consulter, et quand ?
Le bon moment pour consulter, c’est dès que la difficulté devient une source de souffrance, de tension dans le couple ou de mésestime de soi — nul besoin d’attendre que la situation s’enkyste. Plusieurs professionnel·les peuvent vous accompagner, souvent de façon complémentaire : un·e sexologue clinicien·ne pour le travail thérapeutique et relationnel, et un·e médecin ou gynécologue pour écarter ou traiter une cause physique, notamment si un traitement en cours pourrait être en jeu.
Si l’anorgasmie s’inscrit dans la période qui suit une naissance, elle fait partie de bouleversements plus larges du corps et de l’intimité, que j’aborde dans la sexualité après bébé. Dans tous les cas, retenez ceci : l’anorgasmie n’est ni une fatalité, ni un défaut. C’est une difficulté que l’on peut, pas à pas et sans violence, apprendre à dénouer. Consulter, c’est simplement s’offrir cette possibilité.
À écouter sur ce thème
- #201Le syndrome d’excitation génitale permanente (SEGP) chez les femmes▶
- #158Les plaisirs féminins avec Nadège Lefort▶
- #1394 choses à vous dire sur les orgasmes▶
- #126Why Good Sex Matters : understanding the neuroscience with Dr Nan Wise▶
- #1245 choses à ne pas faire lors d’un cunni 🍑▶
Questions fréquentes
Pourquoi je n’arrive pas à jouir ?
Les raisons sont multiples et rarement uniques : pression à la performance, anxiété, fatigue, méconnaissance de son corps, stimulation pas toujours adaptée (l’orgasme passe le plus souvent par le clitoris), parfois une cause physique ou un médicament. Comprendre ce qui se joue chez vous, sans vous juger, est la première étape.
L’anorgasmie, ça se soigne ?
Oui. C’est une difficulté courante et presque toujours réversible. Un accompagnement adapté — exploration de son corps, travail sur la pression de performance, sexothérapie, parfois avis médical — permet à une grande majorité de personnes de retrouver l’accès au plaisir et à l’orgasme.
Est-ce normal de ne pas jouir pendant la pénétration ?
Oui, c’est même le cas de la majorité des femmes. Pour la plupart des personnes à vulve, l’orgasme passe par une stimulation du clitoris. Ne pas atteindre l’orgasme par la seule pénétration n’a rien d’anormal : c’est l’anatomie qui parle, pas un défaut.
La masturbation peut-elle aider ?
Beaucoup. Explorer son corps seul·e, sans objectif d’orgasme ni spectateur·rice, permet de découvrir ce qui procure du plaisir et de mieux le transmettre ensuite à un·e partenaire. C’est l’un des outils les plus précieux pour apprivoiser son plaisir clitoridien.
La pression à la performance peut-elle bloquer l’orgasme ?
Tout à fait. Plus on guette l’orgasme, plus on sort de ses sensations, et moins il vient. Relâcher cette injonction, ralentir et remettre le plaisir au centre — plutôt que le résultat — est souvent ce qui débloque la situation.
Qui consulter en cas d’anorgasmie ?
Un·e sexologue clinicien·ne pour le travail thérapeutique et relationnel, et un·e médecin ou gynécologue pour écarter une cause physique, surtout si un traitement pourrait être en cause. Ces accompagnements sont souvent complémentaires.