Pourquoi tant de tabous sexuels ?
Nous vivons dans une époque qui se croit libérée, et qui pourtant reste traversée par une multitude de tabous sexuels. On parle de tout — ou presque — sur les écrans, mais à table, dans les familles, au cabinet médical, le silence reprend vite ses droits. Ce paradoxe n’a rien d’un hasard : il est l’héritage de siècles de morale, de religion et de contrôle des corps. La sexualité, parce qu’elle touche au plus intime, a toujours été un terrain où la société cherche à dicter ce qui est « normal » et ce qui ne l’est pas.
L’un des héritages les plus tenaces est ce que l’on appelle le complexe de « la Madone et la Putain » : cette injonction faite aux femmes d’être à la fois pures et désirables, mères respectables et amantes, sans jamais pouvoir incarner les deux sans jugement. Cette dichotomie irrigue encore nos imaginaires, et explique en partie pourquoi le désir féminin reste l’un des plus grands tabous sexuels de notre culture. Comprendre ces racines, c’est déjà commencer à déconstruire les tabous qui pèsent sur nos vies intimes — et c’est tout l’objet de ce que j’explore au quotidien.
Les normes invisibles qui nous gouvernent
Le plus puissant des tabous sexuels n’est pas celui que l’on nomme, mais celui que l’on ne voit même plus : la norme. Les normes sexuelles fonctionnent comme l’air que l’on respire — invisibles, et pourtant partout. La première d’entre elles est l’hétéronormativité : l’idée implicite que l’hétérosexualité serait la voie « naturelle », le point de départ par rapport auquel tout le reste serait une variation, voire une déviation.
Déconstruire l’hétéronormativité
Et si l’hétérosexualité était, elle aussi, une construction à interroger ? C’est la question vertigineuse et passionnante que je pose à Juliet Drouar dans une série dédiée (épisodes #185, #186 et #187). Penser l’hétérosexualité non comme une évidence mais comme un système — avec ses rôles, ses attentes, ses scripts — permet à chacun·e de mieux comprendre ce qui relève d’un désir réel et ce qui relève d’un conditionnement. Ce travail rejoint celui que je mène autour des identités et orientations LGBTQ+ : élargir le regard, c’est rendre de la place à toutes les manières d’aimer.
La tyrannie de la performance
Une autre norme invisible, c’est l’injonction à la performance : durer longtemps, jouir au bon moment, avoir « assez » de rapports. Ces scripts transforment l’intimité en examen permanent et nourrissent l’anxiété plutôt que le plaisir. Apprendre à s’en libérer passe souvent par une meilleure communication dans le couple : nommer ses attentes réelles, plutôt que de courir après celles que la société nous a soufflées.
Les angles morts de notre société
Certaines sexualités sont si invisibilisées qu’elles forment de véritables angles morts. Qui parle de la sexualité des personnes incarcérées ? C’est un sujet que j’aborde avec Tiphaine Audibert-Enouf (épisode #174) : en prison, l’intimité devient un luxe, un droit suspendu, révélateur de la façon dont notre société décide qui a « le droit » à une vie sexuelle et affective. Ces tabous sexuels-là en disent long sur nos hiérarchies invisibles.
Autre angle mort : la grossophobie. On présuppose, sans même y penser, que les corps gros seraient moins désirants ou moins désirables. Avec Juline Bouré (épisode #73), nous déconstruisons cette idée et redonnons toute sa place au plaisir des personnes grosses. Là encore, les normes sexuelles dessinent en creux une norme corporelle — mince, jeune, valide — qui exclut l’immense majorité des gens. Replacer ces vécus au centre, c’est le cœur d’une approche de la sexualité et société vraiment inclusive.
S’y ajoutent les sexualités traversées par la culture et la religion, trop souvent réduites à des clichés. Avec Jamal Lothmani (épisode #15), j’explore les sexualités des personnes musulmanes : un sujet riche, nuancé, qui rappelle qu’il n’existe pas une mais des manières d’articuler foi, héritage et désir. Tous ces angles morts ont un point commun : ils n’ont jamais bénéficié d’une véritable éducation sexuelle qui les nomme et les légitime.
Dans les coulisses : coordinatrice d’intimité
Il existe un métier encore largement méconnu, né de la nécessité de réconcilier le désir de fiction et le respect des corps réels : la coordination d’intimité. Sur les tournages, je suis la personne qui veille à ce que les scènes intimes — baisers, nudité, scènes de sexe — se déroulent dans un cadre clair, sécurisé et consenti. Loin de « casser » la magie, ce travail la rend possible : quand chacun·e sait ce qui va se passer et a posé ses limites, la confiance permet au jeu d’être plus libre, plus juste.
Ce rôle est l’application concrète, plateau après plateau, de tout ce que je défends : le consentement n’est pas un frein au désir, c’est son socle. Dans l’épisode #149, je raconte une semaine passée sur un tournage de film pornographique en tant que coordinatrice d’intimité : une plongée rare dans des coulisses où l’on chorégraphie le désir comme on chorégraphierait une cascade, avec professionnalisme et soin. Cette expertise de terrain nourrit chacune de mes réflexions sur les tabous sexuels, parce qu’elle me confronte chaque jour à la frontière, mouvante et précieuse, entre représentation et réalité.
Récession sexuelle et grève du sexe
Les normes sexuelles évoluent, parfois dans des directions inattendues. On parle aujourd’hui de « récession sexuelle » : les jeunes générations feraient moins l’amour qu’avant. J’y consacre l’épisode #196 pour démêler les chiffres des fantasmes médiatiques — et interroger ce que cette baisse dit de notre rapport au temps, à la charge mentale, aux écrans et au désir lui-même.
Dans le prolongement, certaines femmes théorisent une « grève du sexe hétérosexuel », geste politique autant qu’intime. C’est ce dont je discute avec Elie Mitcho (épisode #80) : refuser, pour un temps, une sexualité vécue comme inégalitaire, c’est aussi une manière de rendre visibles des rapports de pouvoir longtemps tus. Ces débats montrent que la sexualité et société sont indissociables : nos lits sont aussi des lieux politiques, traversés par les normes de leur époque. Penser l’autonomie de son propre désir — ce que Gwen Ecalle nomme l’« autonormie sexuelle » dans l’épisode #6 — devient alors un acte de liberté.
Pourquoi en parler libère
Pourquoi consacrer un podcast entier à déconstruire les tabous ? Parce que le silence, lui, ne protège personne : il isole, il fait honte, il laisse croire que l’on est seul·e à vivre ce que l’on vit. Mettre des mots sur les tabous sexuels, c’est offrir à chacun·e la possibilité de se reconnaître, de se déculpabiliser et, souvent, de respirer.
Nommer ne banalise pas : au contraire, cela permet de penser, de choisir, de consentir en conscience. Une société qui ose parler de sexualité — de toutes les sexualités — est une société plus égalitaire, plus sûre et plus libre. C’est la conviction qui anime chacun de mes épisodes, et chacune de mes interventions sur le terrain. Et c’est aussi une invitation : celle de continuer à apprendre, à questionner et à ouvrir l’espace du dicible.
À écouter sur ce thème
- #196Récession sexuelle (chez les hétéros) : moins, mais mieux ?▶
- #187Trauma comme terreau des violences systémiques avec Juliet Drouar (Épisode 3/4)▶
- #186La micro-entreprise hétérosexuelle avec Juliet Drouar (Épisode 2/4)▶
- #185l’hétérosexualité n’est pas ce qu’on croit avec Juliet Drouar (Épisode 1/4)▶
- #174Sexualité en prison : désirs enfermés avec Tiphaine Audibert-Enouf▶
Questions fréquentes
Pourquoi la sexualité est-elle taboue ?
La sexualité touche au plus intime, ce qui en fait depuis toujours un terrain de contrôle social, moral et religieux. Nos tabous sexuels sont l’héritage de siècles d’injonctions sur les corps, comme le complexe de « la Madone et la Putain ». Paradoxalement, notre époque hypersexualisée en parle partout sur les écrans, mais reste silencieuse dans l’intimité du quotidien.
C’est quoi une coordinatrice d’intimité ?
C’est la personne qui, sur un tournage, veille à ce que les scènes intimes (baisers, nudité, scènes de sexe) se déroulent dans un cadre clair, sécurisé et consenti. Loin de casser la magie, ce travail la rend possible : quand chacun·e connaît le déroulé et a posé ses limites, le jeu devient plus libre. C’est le consentement appliqué, concrètement, à la fiction.
Qu’est-ce que l’hétéronormativité ?
C’est la norme invisible qui pose l’hétérosexualité comme la voie « naturelle » ou par défaut, par rapport à laquelle toutes les autres orientations seraient des variations. Déconstruire l’hétéronormativité, c’est interroger l’hétérosexualité elle-même comme un système, avec ses rôles et ses attentes, pour mieux distinguer le désir réel du conditionnement social.
Qu’est-ce que la récession sexuelle ?
C’est l’idée, beaucoup débattue, selon laquelle les jeunes générations auraient moins de rapports sexuels qu’auparavant. Derrière les chiffres, ce phénomène interroge notre rapport au temps, à la charge mentale, aux écrans et au désir. Il ne s’agit pas forcément d’un déclin, mais peut-être d’une transformation de nos manières de vivre l’intimité.
Comment déconstruire les tabous autour du sexe ?
En les nommant, d’abord. Mettre des mots sur ce qui fait honte permet de se reconnaître, de se déculpabiliser et de penser sa sexualité en conscience. S’informer, écouter des témoignages variés, donner de la place aux sexualités invisibilisées (prison, grossophobie, religions, handicap) et cultiver une véritable éducation sexuelle : voilà des chemins concrets pour libérer la parole.
Pourquoi parler des sexualités invisibilisées ?
Parce que les normes sexuelles décident, en silence, qui a « le droit » à une vie intime : les personnes grosses, incarcérées, en situation de handicap ou marquées par certaines cultures sont souvent effacées du récit. Leur redonner une place, ce n’est pas un détail : c’est rendre la sexualité et la société plus justes, plus inclusives et plus libres pour toutes et tous.